Le devenir de Boigneville
Après des années de persévérance, Emmanuel de Noailles finit par recouvrer tous ses biens, dont le domaine de Boigneville, en 1799. Mais il doit revendre Boigneville en 1800 pour indemniser les créanciers et les autres héritiers du Maréchal. Boigneville passe alors de mains en mains jusqu'à son rachat par le maire d'Yermenonville, Jacques Michard, qui était alors le fermier du domaine.
Emmanuel de Noailles n’a obtenu qu’un arrêté provisoire de radiation de la liste des émigrés. Même s’il a pu se réinstaller à Maintenon et profiter de ses biens (on trouve par exemple plusieurs actes notariés d’attribution de baux pour des maisons à la Ferté), rien n’est définitivement réglé. L’épée de Damoclès est toujours suspendue au-dessus de sa tête ! 

Après la loi sur l'émigration du 19 fructidor an 5 (5 septembre 1797) on exige, pour qu’une personne soupçonnée d’émigration recouvre ses biens, une radiation définitive de la liste des émigrés, prononcée par le Directoire. 
Et, en ce qui concerne Emmanuel, cette radiation définitive se fait attendre, malgré une demande motivée qu’il adresse au directoire en juillet 1798. Pire, le département d’Eure et Loir rappelle en septembre 1798 que le maréchal lui-même n’a pas été radié définitivement dans les formes et réclame en février 1799 la mise sous séquestre de tout l’héritage du maréchal et des biens propres d’Emmanuel de Noailles. 

Face à cette nouvelle menace, Emmanuel de Noailles déploie alors beaucoup d’énergie, et envoie de nombreux courriers aux ministres : il défend brillamment sa cause auprès de Jean-Pierre Duval, ministre de la police, dans la très belle langue française du 18ème siècle (« l'innocence ne saurait être longtemps opprimée, dès qu'elle peut avoir recours à votre justice »), du ministre des finances (« vos qualités morales, citoyen ministre, sont faites pour inspirer toute espèce de confiance, et me dispensent de chercher auprès de vous d’autre appui que le juste exposé des faits. Salut et Fraternité. »), puis auprès des Directeurs. Malgré ses affirmations, Emmanuel de Noailles sollicite ou reçoit spontanément d’autre appuis : un « représentant du peuple » envoie une lettre de soutien où, de façon cocasse, il s’obstine à le prénommer Jules (c’est le prénom de son fils !) et surtout (ce sera lourd de conséquences) d’un groupe constitué des créanciers et des personnes que le maréchal avait couchées sur son testament, et qui n’avaient depuis lors rien perçu. Ces derniers perdraient tout si le maréchal n’était pas radié définitivement de la liste des émigrés … 

Tous ces efforts portent enfin leur fruit : le 2 avril 1799, le maréchal et Emmanuel de Noailles sont définitivement radiés de la liste des émigrés. Emmanuel peut enfin rentrer en possession de ses biens propres et de son héritage. Il a fallu presque 6 ans de procédure, alors qu’il n’y avait pas vraiment de contestation sur le fond. 

L’épilogue de cette affaire de succession est que, pour verser leur dû aux créanciers et autres héritiers de son père, Emmanuel de Noailles vend le château et les terres de Boigneville le 28 janvier 1800 à Jean Toussaint Gaury, négociant habitant à St Germain en Laye, et à son épouse Geneviève Lesueur. Le vendeur ne touchera pas un sou : Gaury s’engage à verser 50.000 F aux créanciers et héritiers du maréchal, ce qu'il fera.
  
Une autre histoire commence alors pour Boigneville. 

Jean Toussaint Gaury meurt en 1806. Sa veuve, Geneviève Lesueur et sa fille Henriette Gaury revendent le château et les terres de Boigneville à Jean Louis Riché, pour 85.000 F le 13 février 1809, devant le notaire Odiot. Dès 1810, Riché revend le domaine à Antoine Marie Dumas Descombes, riche fabricant parisien de soieries et de châles, pour 98.500 F. Après le décès de ce dernier, ses héritiers revendent Boigneville en 1828 à Jacques Michard et son épouse, Victoire Emilienne Egasse, pour 112.000 F. 

A Yermenonville et Boigneville, ce Jacques Michard est loin d’être un inconnu ! Son père, Vincent Michard, gros fermier à Mévoisins, avait acheté le prieuré Saint Laurent de Moineaux, vendu comme bien national. Jacques Michard, né dans une famille aisée, était devenu le fermier du domaine de Boigneville, qu’il finit par acheter pour lui-même. Notons aussi qu’il avait pris la succession de Louis Jacques Launay comme fermier de Boigneville, mais aussi comme maire d’Yermenonville en 1826 (il le restera jusqu’en 1860). Son fils, Henri Ferdinand Michard héritera du domaine, et sera également maire d’Yermenonville à plusieurs reprises (1870-71, 1875-76, 1884-88). Sa petite fille Juliette, héritière du domaine de Boigneville, épousera Marcel Rabourdin, qui sera également maire d’Yermenonville.