La ténacité d' Emmanuel de Noailles
Face à l'adversité, Emmanuel de Noailles, qui sera même emprisonné pendant plusieurs mois à Paris, saura faire preuve d'une remarquable énergie pour faire valoir ses droits. Il parviendra à faire reconnaître provisoirement que ni lui ni son père n'avaient émigré, ce que tout le monde reconnaissait, même si aucun document officiel ne le prouvait. L'héritage du maréchal revint alors en partie à l'Etat, en partie à Emmanuel de Noailles. Yermenonville, attribué à l'Etat, fut rapidement vendu comme bien national.
L’affaire s’engageait mal pour Emmanuel de Noailles : une semaine après le décès du maréchal, le 29 août, les autorités du département d’Eure et Loir, en ayant été informées par la rumeur publique, viennent poser les scellés sur le château de Maintenon, attendu que le maréchal avait « laissé des émigrés comme héritiers ». Ils trouvent au château le citoyen Jean Faustin Barré, homme d’affaire des Noailles, qui ne peut que s’incliner. 




 
Il prendra toujours soin de se faire établir par les autorités locales des attestations de résidence, aussi bien à Marfontaine (Aisne) dans une propriété de son épouse, qu’à Montagne du Bon Air (nouveau nom attribué à St Germain en Laye), et ne cessera de tout mettre en œuvre pour préserver et récupérer son héritage. Ce ci-devant aristocrate, appartenant à une famille marquée par l’émigration, et ne cessant de faire valoir ses droits, a dû bien agacer. A tel point qu’on l’emprisonna de mars à octobre 1794 dans la caserne de la rue de Sèvres à Paris : n’ayant finalement rien de concret à lui reprocher, le comité de sûreté générale de la Convention l’acquitta le 11 octobre. 

Il avait su mettre en route diverses démarches pour préserver ses intérêts. En juin 1794, alors qu’il était emprisonné, le domaine de Maintenon (château et terres attenantes) est loué par adjudication, pour assurer des revenus à l’Etat en attendant que l’affaire de la succession soit définitivement réglée. Et, sans que l’on puisse croire à un hasard, c’est Jean Faustin Barré, homme de confiance des Noailles, qui emporte l’adjudication ! En mai, Emmanuel de Noailles avait aussi obtenu une attestation du commissaire national aux relations extérieures, relatant les conditions exactes de son retour de Vienne, le lavant de tout soupçon de tentative d’émigration. Et en décembre, libéré de prison depuis deux mois, il obtint un arrêté de radiation provisoire de la liste des émigrés de la part du district de Chartres. 

En 1795, les affaires d’Emmanuel de Noailles semblent enfin s’arranger : le 6 avril un arrêté du département de la Seine déclare que ni le maréchal ni Emmanuel ne figurent sur la liste des émigrés de Paris ; en conséquence Emmanuel demande la remise de ses biens propres et le partage de la succession de son père. Le 10 avril 1795 le district de Chartres accepte de le reconnaître comme cohéritier du maréchal, et procède au partage des biens : les deux tiers reviennent à l’Etat, et un tiers à Emmanuel de Noailles. 

Ce dernier conserve, entre autres, le château et le domaine de Maintenon, mais les autres possessions sont réparties entre l’Etat et lui. C’est ainsi que le domaine d’Yermenonville est attribué à l’Etat, et celui de Boigneville à Emmanuel de Noailles. 

L’Etat, pour ses propres affaires, ne perd pas de temps : le 24 mai 1795, une estimation de la «ferme et métairie» d’Yermenonville est réalisée, et propose une mise à prix de 47.580 livres. L’adjudication a lieu le 16 juillet 1795 par vente à la bougie, et réserve quelques surprises : plusieurs acheteurs mènent une bataille acharnée. Parmi eux, Jean Faustin Barré (encore lui !), fait monter les enchères jusqu’à 260.400 livres, mais se fait ravir l’enchère par le citoyen Paris, demeurant à Chartres, qui était resté silencieux jusque-là, et offre 266.630 livres juste avant l’extinction de la troisième bougie. Une somme finalement très élevée qui va dans la poche de l'Etat.

Rien ne prouve que Jean Faustin Barré agissait pour le compte d’Emmanuel de Noailles, mais on peut en formuler l’hypothèse, d’autant qu’il s’était déjà porté acquéreur d’autres biens de l’héritage Noailles vendus comme biens nationaux. 

Mais en ce qui concerne Boigneville, l’affaire est loin d’être terminée … 

Mais il en fallait plus pour désarçonner Emmanuel de Noailles. Dans la cinquantaine (il était né en 1743), il avait une belle carrière derrière lui : militaire, il avait été gouverneur d’Auray et de Vannes, puis diplomate, en poste à Hambourg, aux Pays Bas, à Londres et enfin à Vienne. Homme de caractère, il avait manifestement appris à manœuvrer et à faire face à l’adversité. Quitte, parfois, à flatter sans vergogne mais avec talent les ministres dont son sort dépendait … 
La signature d'Emmanuel de Noailles